Archilao

La maison traditionnelle lao se singularise d’emblée par trois caractères : ses pilotis, sa véranda et ses toits à pans multiples. Communs aux maisons lao du Laos et de l’Isan thaïlandais (ancien Lao Kao), ces caractères ne leur sont certes pas spécifiques : on les retrouve chez d’autres peuples taï-kadaï (Thaï, Zhuang du Guangxi) chez les Hmong, etc. Je m’en tiens ici à la maison lao, qui réserve d’autres surprises.

Des pilotis

On se dit que la raison d’être des pilotis est l’importance des pluies de mousson, rendant les plaines aisément inondables. Mais les peuples taï-kadaï, notamment lao et thaï, ont vécu de longues migrations : n’ont-ils pas plutôt gardé au cours de millénaires des habitudes communes venues du côté du Fleuve jaune ?
Muang Palan. Bon exemple de construction récente sur pilotis. Mais l'escalier ne donne pas sur la terrasse.
L’espace ainsi ouvert et abrité, parfois de 50 cm de haut, plus souvent de l’ordre de 2 m, peut servir à tout, suivant sa taille, la famille, le moment… : remise, rangement, repos aéré sur une bat-flanc, séchage du linge, abri des animaux, etc.
That Ing Hang, monastère du XIIIe siècle. Devant, une salle de culte ; derrière, le logement des moines
Robin Lambert, qui travaille sur l’architecture traditionnelle du Laos, y a même observé à la frontière chinoise, zone où voisinent des Mieng, des Khmu ou des Thaï, une retraite traditionnelle d’accouchée, qu’elle doit respecter un mois : ses sœurs, ses tantes, ses amies… venaient y passer leurs journées avec elle pour lui tenir compagnie.
Les pilotis ne sont plus utilisés dans les maisons récentes. Plus exactement, on en garde la structure et l’idée, en les garnissant pour former un soubassement. En 2019, on a ainsi bâti cette nouvelle maison à côté de l’ancienne, aussitôt détruite, elle était rongée par les termites :
Archi-Phonsim-opt
Une autre raison serait la pression des services d’hygiène, qui recommande de ne pas laisser un espace sous la maison aux animaux. Paradoxalement, lorsqu’on construit aujourd’hui sur pilotis, ils peuvent être beaucoup plus hauts, atteignant souvent un étage et parfois deux.

Une véranda

L’escalier permettant d’accéder à la maison conduit presque toujours à une véranda offrant de l’air, de l’ombre, de la fraîcheur, et cadre privilégié des cours d’amour… Les troubles des guerres colonialistes et impérialistes ont été dans certaines régions tels qu’on les remontait la nuit pour éviter les intrusions. C’est peut-être même une des raisons de l’abandon des cours d’amour : presque tous les Lao avec qui je les ai évoquées, il est vrai pour la plupart urbains, n’avaient jamais entendu parler de cette tradition.
Champassak. On construit souvent à côté de l'ancienne maison devenue vétuste, et souvent une partie n'est plus sur pilotis.

Des toits

Si pauvre soit la maison, il semble peu imaginable que son toit ne comporte pas plusieurs pans. Deux rampants et un auvent sont un strict minimum, deux auvents à double pente sont très fréquents, associés ou non à des toits à 4, 6 pans ou plus. Les Lao, comme les bâtisseurs de la cathédrale de Chartres, les peintres de la renaissance ou les maîtres d’Hollywood, savent que les jeux d’espaces et de volumes sont une part essentielle de l’esthétique et du bien-être : nous affectionnons les ruptures de perspective et les découvertes. Aujourd’hui, les pans de toit tendent à se multiplier comme des petits pains : il n’est pas rare de voir 15 pans de toit sur une maison cossue, pour ne pas dire 20 ou plus ! Il peut y avoir à cela deux autres raisons : l’influence de l’architecture des temples, qui les multiplie — le Wat Si Ubon Rattanaram d’Ubon Ratchaburi (Isan) en compte 108 ! — ; mais peut-être est-ce aussi un signe extérieur de richesse ?…
Wat Si Ubon Rattanaram. Vous voyez 3 x 9 x 1 = 27 toits. 3 x 9 x 3 = 81 sont cachés. Total 108.  
Bien sûr, aujourd’hui, on construit aussi des cubes de béton au toit en terrasse. L'architecture des villes de l'Isan donne le bourdon…

Des matériaux

Autrefois, tous les composants d’une maison étaient végétaux : bois, bambou, etc. Il semble que les toits étaient alors faits de tuiles de bois ou de feuilles de palmier. Époque révolue. La plupart des maisons « traditionnelles » sont maintenant pour les murs et la structure en bois ; et pour la toiture, quelquefois en tuile, plus souvent en tôle ondulée, qu’elle soit brute ou « décorative ». On voit aussi des parois en lamelles de tiges de bambou entrecroisées. Les lamelles de bambou, des bâches d’origines diverses ou des claustras peuvent aussi protéger les vérandas du soleil, dans une esthétique tout aussi douteuse.
Sikhoraphum. Maison à deux structures, réunies par une passerelle. L'une serait privée et l'autre "publique".

De l’hygiène

Toutes les maisons ou commerces où je suis allé comportaient des toilettes, nécessitant parfois de traverser tout l’espace privé des occupants, non sans des rencontres qui ne semblaient émouvoir personne. Partout où il y avait de l’eau courante et un siège, une douchette y était accolée — comme dans le monde arabe et parfois l’Afrique noire moderne. Là où il n’y en avait pas, un baquet rempli et une coupe permettaient de se doucher, de se nettoyer et de nettoyer les lieux.
En revanche, dans certains villages où je suis passé, un tel lieu n’existait manifestement pas à l’intérieur des maisons : je voyais au crépuscule les jeunes femmes — qui comme les enfants m’interpellaient ou m’acclamaient au passage… — se laver ensemble au moyen d’un baquet et d’une coupe en bordure de la parcelle ou sur la borne-fontaine voisine, enroulées dans un pagne. Les hommes procédaient de la même manière, dans leur propre espace sanitaire. Des WC sommaires devaient être ailleurs, hors de la vue.

Des esprits

Mais pour un Lao, le plus important dans la maison, comme ailleurs, est peut-être l’invisible… On ne construirait pas une maison sans consulter les esprits, et sans un rituel pour obtenir leur conseil et se les rendre favorables. Ici, il s’agit des esprits de la maison. Chez les Lao, matrilinéaires, le mari rejoint la maison de sa belle-famille — avant d'en construire une nouvelle si besoin —, et les esprits qu’il y trouve sont ceux de cette lignée. On peut voir leur autel devant la maison, mais traditionnellement, il est plutôt à l’intérieur dans une chambre dédiée, consacré tant aux esprits qu’au Bouddha. C’est aussi une chambre d’hôte pour les hommes, les femmes ne pouvant pour cela y accéder.
L'"Heuan Chan" de Luang-Prabang, début du XXe siècle. La salle du culte, dont on voit l'autel, est de loin la plus grande de la maison.
À l’inverse, les Thaï Neua ou les Thaï Dam du Laos sont patrilinéaires : l’autel de la lignée du père est construit devant le pilier principal de la maison. Un autel de la lignée de l’épouse peut y être ajouté à l’arrière de la maison après la naissance de son premier enfant : elle a rempli son contrat[1].

Pour en savoir plus, je vous renvoie à deux articles bien plus complets que mes observations :
— Sophie Clément-Charpentier et Pierre Clément, « La maison lao dans les régions de Vientiane et de Louang Prabang », Aséanie, Sciences humaines en Asie du Sud-Est, vol. 19, no 1,‎ 2007, p. 159–188 (en ligne : https://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2007_num_19_1_2032, consulté le 19 février 2026) ;
— « Les maisons traditionnelles au Laos », Douce Cahute, mars 2016 (en ligne : https://maison-monde.com/maisons-traditionnelles-laos/, consulté le 19 février 2026).

Note

[1] Ellison Banks Finly, Tending the Spirits — The Shamanic Experience in Northeastern Laos, Bangkok, White Lotus, 2016.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://www.carnetsdexil.com?trackback/206

Fil des commentaires de ce billet