Bangkok et Vientiane
Par Dominique Sarr le 19/12/2025, 19:53 - Chronique - Lien permanent
Assise sur la rive gauche du grand fleuve, Vieng-Chan renferme en ses murs des pagodes riches et nombreuses, des palais, des habitations opulentes, toute une foule gaie couverte de soie et d’or, ne rêvant que fêtes et chansons.
(Attribué à) Gerrit van Wuysthoff, premier européen découvrant Vientiane en 1641.
Tout oppose Bangkok et Vientiane. Thaï et Lao relèvent pourtant tous de la famille des langues taï-kadaï : l’histoire les a séparés, une histoire complexe, au gré des avancées et des reculs des royaumes et empires thaï, lao, birman, khmer, français, japonais… Les pérégrinations du Bouddha d’émeraude (en réalité de jadéite) en témoignent : découvert dans la zone frontière de Chiang Rai en 1434, emmené par un roi lao à Luang Prabang en 1551 puis à Vientiane en 1564, il a finalement été emporté par le fondateur de l’actuelle dynastie thaï en 1778, à Bangkok, où il trône encore dans l’enceinte du palais royal. Les deux villes sont d’ailleurs couvertes des mêmes temples bouddhistes couverts d’or et des mêmes autels particuliers dédiés aux esprits pré-bouddhiques. La colonisation française, quant à elle, a tout simplement tracé une frontière au milieu du monde lao, annexant grosso modo la rive gauche du Mékong et laissant la rive droite à la Thaïlande : aujourd’hui, 6 fois plus de Lao vivent dans l’Isan thaïlandais (22 millions) qu’au Laos (3,5 millions)…
Pour le voyageur candide, le contraste entre les deux villes est d’emblée frappant : on entre dans Bangkok depuis son aéroport par des entrelacs d’autoroutes dignes de New York ; on entre depuis sa gare dans Vientiane par des avenues embouteillées où se jettent des chemins de terre comme à Ziguinchor. Nulle part, je n’ai été aussi impressionné par les gratte-ciel au-dessus de ma tête qu’à Bangkok (Krungtheph : « Cité des anges » — Bangkok en est le quartier historique), 19 millions d’habitants, étend des tentacules carnassiers sur les terres et dans les airs, quand Vientiane (Viengchan : « Ville du bois de santal » ), 1 million d’habitants, paresse encore agréablement presque au ras du sol — pour combien de temps ? Un Thaïlandais sur 4 habite la capitale, contre un laotien sur 8.
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Ce qui m’a par ailleurs le plus frappé à Bangkok ?
1. Le deuil de la reine Sirikit. La mère du roi Vajiralongkorn, qui a succédé à son père Bumilong en 2016, est morte le 24 octobre. Le 12 décembre, un grand nombre de Thaïlandais étaient toujours vêtus de noirs. Beaucoup de bâtiments, publics ou pas, étaient toujours ceints de drapés noir et blanc, des portraits de Sirikit monumentaux ornaient toujours les avenues. Le dimanche, parmi la foule des visiteurs du Palais royal et du temple du Bouddha d’émeraude, un grand nombre étaient en deuil, et un grand nombre attendaient patiemment assis dans les coursives du Palais je ne sais quel cérémonial. Jusqu’aux go-go girls qui dansent en noir : qu’elles se trémoussent en bikini-de-deuil ne manque pas de piment. Dans la famille royale, et peut-être ailleurs, le deuil doit être observé un an… Il est vrai que le roi est l’incarnation du dieu Vishnou, et que le moindre écart de langage à son endroit vaut illico la prison.
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2. Les inégalités. Elles sont aussi et plus frappantes que dans les mégalopoles latino-américaines. Le nombre de personnes dormant par terre dans les rues est considérable. Celui des Porsche Cayenne aussi, sans compter — ce serait difficile — les luxueuses limousines des princes et des princesses, de la même livrée grenat rutilante, qu’elles soient de collection ou dernier cri… Toutefois, la fracture criante qui s’étale sous mes yeux n’est pas confirmée par les chiffres (voir ci-dessous). Reste à savoir pourquoi.
3. Le sourire des femmes thaï. Ici, il ne vient à l’idée ni à elles ni à ses bénéficiaires, que faire un sourire radieux à un homme inconnu — et réciproquement — soit une avance. Quel bonheur ! J’ignorais qu’on appelait la Thaïlande « le pays du sourire », mais je confirme. En tout cas pour les femmes : les hommes sourient moins, et beaucoup moins quand ils sont en uniforme (loin de moi l’idée que les Lao ne soient pas extrêmement souriants, mais peut-être suis-je déjà blasé ?).
Ce qui m’a ensuite le plus frappé à Vientiane ?

1. Le centre annexé par le tourisme. Je pensais que la pression touristique serait moindre à Vientiane, c’est le contraire. À Bangkok, elle est massive, mais se limite à quelques zones noyées dans l’immensité de la ville. À Vientiane, le centre se réduit à quelques rues, et les Laotiens y sont en claire minorité, si on excepte les marchés de nuit : celui du bord du Mékong — de l’autre côté, la Thaïlande — dédié aux produits chinois à 30 ou 50 000 kips (1 ou 2 €)[1] ; et celui de la nourriture de la rue Hengboun, où on trouve tout ce qui se mange et tout ce qu’on ne s’attendrait pas à voir mangé. Deux mains devraient sinon suffire à dénombrer dans le centre ce qui n’est pas hôtel, bar plus ou moins branché, restaurant de cuisine internationale (la Corée tient la corde), salon de massage thaï, coréen ou lao, boîte de nuit…
2. Le mélange d’architecture stalino-bouddhiste et d’empreinte coloniale. Cette architecture massive déclinée aux couleurs lao fait qu’on se croirait souvent en Chine, d’autant plus que les drapeaux communistes du Pathet Lao (« le pays lao ») au pouvoir y fleurissent partout. Sur la signification de ce communisme, je n’ai pas pour l’instant d’éléments, si ce n’est que l’inégalité, bien moins visible, serait ici plus marquée qu’en Thaïlande (idem). Mais, bien que le français n’y soit quasiment plus parlé, la géographie de Vientiane reste largement coloniale. Les noms d’artère (rues, avenues, villages, innombrables ruelles…) sont restés français, comme certaines institutions et certaines enseignes (Institut Pasteur, Le Petit Espace…). Quelle curiosité de déjeuner chez Ma maison, qui arbore toujours dans l’entrée l’enseigne désuète : Bibliothèque nationale !

3. Le nombre de voitures électriques. Peu présentes à Bangkok, elles représentent déjà à Vientiane une part assez incroyable du parc automobile, et tous les taxis que j’ai vus sont électriques. Même les scooters et les tuk tuk y passent ! Presque toutes les électriques sont bien sûr chinoises (BYD, GAC, MG, Geely…), mais on croise aussi quelques japonaises (Toyota…), coréennes (Hyundai…), vietnamiennes (Vinfast). Seul des Européens, Volkswagen (Volkswagen Group China, bien sûr…) paraît résister. Ceci semble indiquer qu’une politique volontariste, absente chez nous, pourrait effectivement tout changer.
Et puis, et puis, il y a le Mékong, ce fleuve mythique dont le seul nom, déjà, dans mon enfance, me berçait et m’emmenait loin, si loin, dans des rêves d’exotisme… Un jour, bien plus tard, je lirais Duras…

Note
[1] Dire qu’en 1968, 5 000 kips étaient une « dot fastueuse » (Georges Condominas, Essai sur la société rurale lao de la région de Vientiane, Vientiane, Commissariat aux affaires rurales, p. 4.