De Vat Phu à Ayutthaya

Pour lire ce qui se suit, couvrez-vous (soleil) de vêtements légers (35°), équipez-vous de bonnes chaussures (sable et pierraille) — ceci pour la saison sèche, pour la saison des pluies, complétez en conséquence —, d’un GPS et d’une horloge spatio-temporelle : entre Vat Phu, premier complexe royal khmer du Ve siècle, et Ayutthaya, qui met fin à l’Empire khmer au XVe, il y a 800 km et un millénaire…

Tout a commencé avec la rencontre de Dao dans le car de Paksé à Sékong. Dao, une jeune institutrice lao, a été à l’école à la mission catholique de Champassak et en a gardé un peu de français — plus que mon lao… Elle m’ordonne d’aller à Vat Phu, ce qui n’est pas dans mes priorités — un temple de plus ou de moins… —, mais je m’exécute. Là, un miracle se produit…

Vat Phu

Un miracle : je suis plongé sans l’avoir voulu au cœur de mes recherches. Le sanctuaire du Ve siècle [1] est installé à côté d’une source provenant de la « Montagne linga ». Le linga, c’est une représentation phallique du dieu hindou Shiva : la montagne est surmontée d’un linga naturel de 18 m de haut. Montagne et source sont donc sacrées. Après la visite du complexe religieux, je me fais poser par un tuk tuk au bout de la route qui descend presque en ligne droite jusqu’au Mékong.
Cette chaussée phallique initie la route reliant Vat Phu à la cité royale de Lingapura sur le Mékong.
Second miracle : je me trouve alors nez à nez avec deux panneaux expliquant que c’est l’emplacement d’une ancienne cité khmer. A la même époque, les Khmers ont bâti ici Lingapura (« la ville du linga »), première ville royale, dont il ne reste pas grand-chose, mais que des photos aériennes ont révélée en 1952. Les guides n’en disent pas un mot. Et je suis à la porte de la Mission catholique : je comprends maintenant Dao. Je n’en dis pas plus, je ne vais pas déflorer mon bouquin[2] ;).

On the road again

Poursuivant mon immersion dans le monde lao sur le plateau du Korat, plat comme un écran plat sur 600 km, je vais égrener sur la route — et le rail — les prasat : initialement château, puis temple, prasat désigne dans l’Isan tous les complexes politico-religieux (c’est indissociable) laissés par l’Empire khmer [3].
De Vat Phu à Ayutthaya, 800 km et un millénaire...
Je ne verrai pas que cela : aussi, entrecoupées de zones boisées, des rizières desséchées, puis de plus en plus de rizières irriguées, puis des champs de canne à sucre (je ne manquerai pas de goûter et de recommander leur SongSom), des poteries exposant des statues douteuses, des jardineries ensevelies sous les bougainvillées aux sept couleurs, des plats aux 40 saveurs, des marchés aux 1 000 odeurs, des villes très laides aux musées très beaux… Et, partout, des gens adorables.

Sikhoraphum

Mon premier prasat, c’est Sikhoraphum. Érigé aux XIe ou XIIe siècles, lui aussi dédié à Shiva, ce temple comporte quatre sanctuaires aux coins d’une plate-forme dont le centre est occupé par le sanctuaire principal. Comme tous, il sera par la suite reconverti en temple bouddhiste, incorporant la tradition hindouiste sans la renier.
Le prasat de Sikhoraphum, sur la route de Sikaset à Surin.

Ban Phluang

C’est plutôt à la déesse Indra que Ban Phluang, également des XIe ou XIIe siècles, est consacré. Une construction en grès et en latérite a facilité la remarquable conservation de ce petit temple, composé d’un seul sanctuaire finement sculpté : sa façade nord et sa fausse porte en témoignent. Alors que j’y étais bêtement coincé sans solution de transport avec mes bagages, Ban Phluang m’a valu une heure de marche en plein soleil de midi, sous 35° et avec 15 kilos sur le dos… Mais pas un regret.
Le ''''prasat de Ban Phluang a donné son nom au bourg voisin : Prasat.

Ban Bu

Moins sophistiqué, Ban Bu, librement accessible dans le parc d’un lycée, serait un des 17 temples-étapes construits vers 1200 par l’empereur khmer Jayavarman VII sur la route reliant la « forêt de pierre » d’Angkor à l’imposante Phimai.
Ban Bu veille sur les chants et les jeux des élèves de son lycée.

Mueang Tam

À quelques kilomètres de là, Mueang Tam oppose la magnificence et la rigueur géométrique de son plan à la tranquillité champêtre de Ban Bu. Centre de culte à Shiva, c’est un cas type de sanctuaire phallique (en ruine) mis en valeur par 4 sanctuaires secondaires. Ils sont entourés d’une galerie quadrangulaire intérieure, puis de remparts quadrangulaires extérieurs, entre lesquels quatre bassins en L laissent le passage des quatre chemins d’accès.
Mueang Tam : mon coup de cœur...

Phimai

L’ancienne Vimaya khmer n’est pas qu’un sanctuaire, c’est une ville enserrée dans un plan rectangulaire, et c’est le seul de ces ensembles qui ne soit pas orienté face à l’est (soleil levant ?), mais au sud (direction d’Angkor ?). Le sanctuaire royal est construit sur les mêmes principes que Mueang Tam, considérablement plus étendu, et avec d’autres édifices, comme des bibliothèques. Son cœur est un prang (sanctuaire de forme phallique) dédié à Shiva et on y entre par une galerie dont l’extérieur est aussi ouvragé que lui. Ils dateraient du XIe siècle, mais la ville s’est ensuite bâtie jusqu’au XIIIe siècle.
La façade Est du ''prang'' et de la galerie d'accès de Phimai, richement décorée.

Phnom Wan

Ce temple est le plus ancien après Vat Phou (IXe au XIe siècle, sur un site remontant au Ve), ce qui atteste d’une présence khmer précoce dans le la région de Phimai. Il reprend le plan déjà vu : prasat et galerie d’accès au centre d’un cloître quadrangulaire. Les pavages de briques sur plusieurs niveaux semblent être les socles de bâtiments secondaires disparus. Les constructions de pierre auraient-elles seules subsisté ?
À Phnom Wan, ces pavements devaient supporter des bâtiments disparus...

Hin Na Khae

Il ne reste pas grand-chose du prasat d’Hin Na Khae, qui semble avoir comporté trois prang. Cet amas de pierres est pourtant la mémoire de femmes et d’hommes et des espoirs qu’ils y plaçaient, comme nous dans nos propres rites, il y a 1 300 ou 1 400 ans.
Hin Na Khae. Que restera-t-il de nous ?

Ayutthaya

En 1767, les Birmans rasaient et brûlaient la capitale du Siam, alors plus peuplée que Paris ou Londres. Ce fut la chance d’Ayutthaya, dès lors abandonnée pour Bangkok, et devenue pour cela une Pompei d’Indochine, immense ville-ruine. Il faudrait un livre pour en décrire les dizaines de sites. Encore le premier prang sur lequel je suis tombé n'est-il répertorié nulle part ! Que nous en serait-il parvenu si des générations y avaient depuis détruit, transformé, reconstruit ses édifices ? Que restera-t-il de Paris, lorsque les IA auront rendu sa désertification irréversible et que l’une d’elle aura déclenché une guerre nucléaire ?
Ayutthaya a régné sur le Siam quatre siècles. C’est elle qui défait l’empire khmer au XVe siècle, refermant l’histoire d’une civilisation qui avait débuté à Vat Phu. Mais comme souvent, les vainqueurs s’extasient devant la culture des vaincus, leur emprunte le culte du Dieu-roi, incarnation de Shiva (jusqu’au roi actuel..), et, en plein XVIIe siècle, construit encore un temple et ses prang sur le modèle d’Angkor.
Le temple Wat Chai Watthanaram d’Ayutthaya, construit vers 1630, s’inspire du modèle d’Angkor, depuis longtemps détrônée.

Notes

[1] Les autres bâtiments sont postérieurs, et le sanctuaire actuel peut dater du XIIIe siècle.

[2] Une ethnohistoire de la sexualité, à paraître fin 2026.

[3] Je ne les verrai évidemment pas tous. Je rate notamment Phanom Rung, impasse malheureuse, et Preah Vihear, épicentre du conflit frontalier entre Cambodge et Thaïlande.

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