Excroissances
Par Dominique Sarr le 01/06/2024, 18:07 - Image - Lien permanent
NdR, 01/06/2024 ; ce projet date de 1980, tel quel...
Je pourrais le tourner sans modification aujourd’hui, sauf le prologue, dépassé, et que j'axerais désormais sur la théologie de la croissance, de façon plus neutre et plus sobre.
Avant-projet : film 35 mm / 7 min
Titre : « Excroissances », puis noir, sur lequel est dit le prologue (thème musical en fond)
Prologue
Ce film ne prend pas parti "contre", ni "pour", la croissance économique. Il ne pourrait ignorer que nos systèmes sociaux supposent une croissance minimum pour maintenir l'emploi : au moins une croissance équilibrant les améliorations de productivité et l'augmentation de population active.
Il ne pourrait pas non plus ignorer que, dans un système social considéré comme une donnée, et où notamment la répartition de la richesse est globalement stable, tout changement de niveau de vie passe par la croissance. Son propos est plus limité : il s'interroge seulement sur ses limites et ses illusions, sur les excroissances de la croissance.
Musique : « Je croîs, tu croîs, il ou elle croît. » (adaptation).
Carton : Petit tAs — De l'utilité
Dans un décor de buildings ultramodernes (batteries d'ascenseurs, d'escalators, etc.), on interviewe un responsable de la RATP (?), sur la progression de l'entreprise, des transports en commun, son rôle dans la croissance nationale.
L'image s'échappe : plans de métro, bondés de voyageurs fatigués, renfrognés. Un voyageur : « Je suis vachement heureux, j'ai pris 3,2 % de fois le métro de plus que l'an dernier ».
Carton : Petit Bêêêê — De la monnaie
Fin de carton : bêlement
Un discours économique explique les nécessités de reconversion : pour remplacer les secteurs en recul, il faut ouvrir de « nouveaux espaces » économiques. Parallèlement, entrecoupés de plans de pièces qui tombent, et parfois surimpressionnés par des chiffres d'affaires de branches économiques (parkings, eau minérale, mobilier urbain…), se succèdent les images d'une voiture stationnant en rase campagne, puis devant un parcmètre, une source puis une bouteille d'eau minérale, deux hommes urinant l'un dans la nature, l'autre dans une pissotière à sous : « Moi je suis patriote, monsieur, je fais marcher l'économie française ! »
Reprise de la musique : « Je croîs, tu croîs, il ou elle croît… » (idem)
Carton : Petit Çait — Des coûts
Un homme d'affaires arrive chez un paysan, avec une valise pleine de billets : « Votre récolte est fantastique : vous doublez votre rapport ! » Le paysan veut prendre l'argent, l'homme d'affaires l'arrête pour procéder à des prélèvements : sa part augmente, le paysan change de tranche d'impôts, il faut payer des recherches pour de nouveaux débouchés, de nouvelles utilisations ; il faut construire un nouveau silo pour stocker… Reste : rien. Il va falloir vivre sur un pied moins élevé et faire des économies. Le paysan : « C'est p’t-êt' ben ça, les économies d'échelle. »
Intermède
Les musiciens, en costumes délirants, dont la chanteuse en grenouille, attaquent un morceau. Le chanteur : « Madame Grenouille, on s'fait un bœuf ? »
Musique : « Le corbeau croasse, et l'herbe croît; le crapaud coasse, et moi je croîs. » (adaptation).
La grenouille gonfle, envahit l'image, qui éclate en morceaux, laissant une image noire, sur laquelle s'inscrit :
Carton : Petit Dé — De la rationalité
Un dé roule sur ce carton et s'immobilise.
Sont montés en alternance des plans de vente de voiture de luxe (« Elle fait quatre chevaux de plus que la mienne, elle monte à 227 km/h… » « Est-ce qu'elle a l'affichage digital des vitesses et l'essuie-glace électronique sur le phare de recul ?… ») ; de vente de cuisinière (« La nôtre a deux ans, mais elle n'a pas la programmation du tournebroche sur une semaine… ») ; d'images publicitaires (Audi : la foi automobile, R 18 et la femme voilée, etc. : pubs à transferts)
— (Sur tous ces plans, thème musical) ; d'un employé de bureau en quatre temps : 1- il va au travail en vélo. 2- Il sort du garage dans une superbe voiture. 3- Il la brique devant ses collègues de bureau admiratifs. 4- Il fait du vélo d'appartement. (Sur ces quatre plans, ambiance seule).
Carton : Petit Euh — De la répartition
À une (grande) table, deux hommes sont assis côte à côte :
- d'un côté, une caricature de PDG ; devant lui, des victuailles abondantes, derrière lui, un graphique de production ;
- de l'autre côté, une caricature de Biafrais ; devant lui, un bol de riz; derrière lui, un électrocardiogramme sur un oscilloscope.
La scène passe peu à peu en pixilation, qui s'accélère de plus en plus, sur un son aussi riche que chaotique, où se mêlent éléments musicaux, bruitages, ambiance football…
Le PDG s'empiffre, ses plats ne cessent de s'accumuler, le graphique grimpe allègrement.
Le Biafrais tente d'attraper des grains de riz, toujours en retard d'un niveau, car celui-ci baisse ; l'électrocardiogramme s'aplatit dangereusement.
Le son (« Buvez, éliminez… buvez, éliminez… etc. », en musique) commande le rythme de mouvements du PDG (debout, assis, etc.) dans une accélération essoufflée.
Coup d'arrêt, le PDG s'écroule, la main sur le cœur. Le Biafrais se tourne vers lui, impassible, se retourne vers la caméra, puis se met brutalement à rire.
Noir et générique. Son : le thème musical est maintenant chanté : « Plus de sous pour plus de choux, plus de hiboux, plus de cailloux… etc. » (paroles et musique originales)
~ 1980