La cour d’amour lao
Par Dominique Sarr le 02/01/2026, 22:39 - Chronique - Lien permanent
La France renforce sa présence commerciale au Laos durant la seconde moitié du XIXe siècle et finit par lui imposer un protectorat en 1893 (étendu de 1902 à 1907), ce qui conclut la conquête de l’Indochine. Entre racisme (des paresseux), condescendance (bons sauvages sachant rester à leur place), suprémacisme (mission civilisatrice) et respect (préservation du patrimoine), administrateurs coloniaux, négociants et voyageurs se prennent d’une affection et d’une attirance particulière pour les Lao, peuple doux, pacifique, aimable et… passionné par l’amour.
Les colons sont séduits par les Laotiennes[1], « Èves asiatiques » à la peau diaphane, à la démarche souple, au sourire étincelant, à la chevelure de princesse inca et à l’élégance sans faille. Ils trouvent en Luang Prabang une perle pure qui, à la douceur de son climat, aux charmes de ses paysages et au riche passé de la capitale du Lan Xang (« Pays des éléphants » ?[2]). ajoute une vie de fêtes et de plaisirs : « Carthage », « nouvelle Cythère », « Tahiti d’Indochine », « petite Capoue »… Assez pour qu’Henri Philippe Marie d’Orléans juge en 1896 qu’« il y a quelque chose de poétique, de chevaleresque, de français (!), ou, en remontant plus loin, d’athénien », dans « l’homme du Laos » ! Une tradition intrigue et subjugue particulièrement les colons : la cour d’amour lao[3] [4].

Je suis troublé par ce tableau : un siècle et demi plus tard, les Lao nous traitent avec la déférence qu’ils témoignaient aux colons, nous avons peu ou prou les mêmes réactions de sympathie et d’attirance face à eux, et la même fascination pour leur cour d’amour. Tout au plus la philosophie lao du su su (nonchalance…) relevée par les coloniaux s’est-elle déplacée vers celle du bor peng nyang (c’est sans importance…). Jusqu’où le monde a-t-il changé ?
La cour d’amour prend (prenait ?) deux formes. Dans la première, une jeune villageoise peut à seize ans rester travailler sur sa véranda lorsque ses parents sont couchés, et les jeunes gens, qui courent les sentiers au son de leur khaen (orgue à bouche), grimpent à l’escalier des maisons sur pilotis pour une aubade. Les filles apprécient les hommages et distribuent plus ou moins généreusement œillades et paroles aimables. La seconde forme a pour cadre les boun, des fêtes religieuses. Les filles se rangent en cercle, les garçons les chantent au son des khaen et tentent de les séduire, s’attirant des réponses tantôt charmées, tantôt mordantes, tantôt dilatoires[5].
Le garçon :
« Ô belle jeune fille
Mes mérites sont grands[6]
Qui m’ont permis de vous connaître,
Vous que j’aime déjà à l’égal de mes yeux
Car mon cœur, déjà, ne pense qu’à vous. »
La fille :
« Oh ! le flatteur et le simulateur !
Ne feignez pas de tomber
Sur un sol non glissant :
Vous en aimez une autre,
Ne dites pas que c’est moi ! »[7]

Garçons et filles étant libres jusqu’au mariage dans la tradition lao, la séduction mutuelle peut aisément connaître une issue heureuse[8].
Cette cour s’est quasi professionnalisée avec des mo lam, troubadours des deux sexes reconnus pour leur art de la joute oratoire. Dans la forme poétique du khon Savan, le plus souvent consacré à une cour d’amour, l’échange est particulièrement codifié : il est composé de distiques ou de quatrains dont les vers doivent avoir 7 ou 14 pieds, en deux hémistiches dont le second a toujours 4 pieds. Les rimes sont enchaînées (ou batelées) : la finale d’un vers rime avec (de préférence) le 3e pied du 1er hémistiche suivant. Et le plus fort, c’est que l’échange est improvisé ! Les musiciens ou le public ne se privent pas de mettre leur grain de sel dans la joute par des quolibets parfois salaces qui déclenchent l’hilarité générale…
En 1987, un couple de mo lam baladé par les vicissitudes de l’Histoire et de la vie, madame Phimmasone et monsieur Bountong, se retrouve à Melun et donne un exemple de cet art[9] :
Bountong :
« Ô Petite Seigneurie ! avez-vous une âme sœur dans la vie ?
Ou seulement quelque amant plutôt qu’un mari pour partager votre nid ?
Ô si vous avez déjà l’autre moitié de vie répondez avec gentillesse !
Sans faillir à vos propos ô jeune fille avec indélicatesse ! »
Phimmasone :
« Si vous Bountong, vous ne m’enchaînez
Mon corps restera libre, et je serai solitaire, à jamais
Moi, Phimmasone, je voudrais vous courtiser
Voulant même vous le confier dans cette nuit bien avancée… »[10]

Beaucoup d'autres peuples du Sud-Est asiatique pratiquent une telle cour d’amour, tels les Hmong des montagnes du nord du Laos. Ils le font notamment lors de leur Nouvel An, où filles et garçons richement vêtus s’opposent dans un jeu de balle : la fille qui la laisse tomber doit le soir un chant d’amour à son partenaire, qui lui répondra avant qu’elle lui réponde lui-même, et si tout se passe bien, ils poursuivront le colloque dans les buissons au son des grillons. Ces chants présentent eux aussi des règles très codifiées, mais sont particulièrement poétiques et souvent tristes[11] :
Une fille délaissée :
« Nous nous sommes aimés sans nous être épousés ;
J’étais comme un val tapissé de roseaux
Et toi comme un val couvert d’herbes rampantes ;
Nous voulions pour toujours faire comme les cailles
Qui pour chercher des vers se rassemblent ensemble. »[12]
Un garçon délaissé :
« Te voici maintenant devenue une bru,
Tu es partie au loin sur les monts de bambou
Et je vais désormais ne plus penser qu’à toi,
Depuis la saison sèche jusqu’à la saison des pluies. »[13]

Telles sont les ancestrales traditions amoureuses de ceux que nous disions civiliser…
Aujourd’hui colons et bombardiers ont quitté les terres et le ciel du pays. Pauvre Laos ! Pris en étau entre Thaïlande et Vietnam, puissants voisins qui le considèrent comme leur arrière-pays, mis en coupe réglée par la Chine au moyen de contrats carnassiers « dans l’intérêt des populations locales » tout comme l’était la colonisation française, le Laos a l’indépendance amère. Pourtant Luang Prabang continue de charmer ses visiteurs ; pourtant les Lao persistent dans cette tradition d’amour, d’empathie et d’amabilité qui semble au cœur de leur art de vivre, cet art de vivre dans lequel rien n’est vraiment important.
Ce qui les sauve, ou ce qui les perd…
Notes
[1] Les Laotiens (ressortissants) seraient pour 48 à 53 % des Lao (ethnie), aucun autre peuple (notamment khmou, hmong, thaï phu…) ne représentant plus de 10 % de la population.
[2] La traduction courante « Royaume du million d’éléphants » est on ne peut plus discutable : Lan Xang peut signifier « Pays du mont Xang » ou « Pays des éléphants ». C'est le nom pali (langue liturgique) du pays (Kung si sata nakha nahout) qui pourrait être traduit par « Royaume (splendide) du million d'éléphants ». Or une autre interpétation du pali est « Le pays où il y a sept nāga protecteurs ». Ceci a un sens fort pour le premier bouddhiste venu, mais est beaucoup moins fun pour un colon ou un touriste... - Vo Teu Tinh, « Étude historique du Laos », Bulletin des amis du royaume lao, no 1, 1970, pp. 14-15.
[3] La cour d’amour lao, où on fait la cour, a peu à voir avec nos cours d’amour du XIIe siècle, tribunaux courtois qui rendaient des « jugements » sur des questions d’amour…
[4] Voir Marion Fromentin Libouthet, L’image du Laos au temps de la colonisation française (1861-1914), L’Harmattan, 2012, pp. 212-250.
[5] Tao Nhouy Abhay, « Études laotiennes : Cour d’amour et poésie au Laos », France Asie, no 34, 1949, pp. 491-494
[6] Ce terme revient souvent dans les cours d’amour. Il est central dans la philosophie bouddhiste, où les « mérites » sont le moyen de gagner une meilleure renaissance dans une autre vie, et plus généralement de s’attirer l’appui du monde surnaturel dans la vie quotidienne : pour ses mérites, les esprits ont permis cette rencontre.
[7] ib.
[8] Père Giovanni Filippo de Marini, Relation novvelle et cvrievse des royavmes de Tvnqvin et de Lao, Clouzier, 1666, p. 353 ; André Leroi-Gourhan, « L’Indochine », dans Ethnologie de l’Union française, PUF, 1953, t. 2, p. 624.
[9] Mo Lam Phimmasone & Bountong, Lam Khon Savan — Chants alternés de cour d’amour du Laos, Vientiane, s/e, 1995, pp. 3-11.
[10] ib.
[11] Père Jean Mottin (éd.), 55 Chants d’amour hmong blanc, Siam Society, 1980, p. 1
[12] ib., p. 21
[13] ib., p. 107