La gauche a raté le coche

La gauche a raté le coche. Bien sûr, la responsabilité en est avant tout à un président manipulateur qui, partie, encourage ses troupes à censurer par avance tout gouvernement dirigé par le NFP puis, arbitre, le récuse parce qu’il sera censuré. Il n’a toujours pas compris, et préfère un gouvernement néomacroniste de droite dont la majorité relative à l’assemblée, coalition des perdants, est tout aussi fragile que celle du NFP, au prix d’un Premier ministre choisi avec l’accord du RN. Celui-ci le fera tomber dès que ce sera son intérêt, c’est-à-dire au plus tard dans un an.

Mais les progressistes ont eux aussi une responsabilité dans cet échec. Le succès du barrage contre le RN, assurant au NFP une tête d’avance sur les macronistes, lui donnait la légitimité de gouverner. Ceci ne devait pas faire oublier qu’aucun des trois blocs de l’assemblée ne pouvait gouverner sans l’appui, ou au minimum la neutralité, d’un des deux autres.
Je passe sur le feuilleton tragi-comique du choix d’une future première ou d’un futur premier ministre. Les problèmes les plus graves sont ailleurs : avoir laissé croire que le NFP pouvait appliquer 100 % de son programme avec 30 % des voix et 33 % des sièges ; et penser viable une formule dans laquelle un gouvernement NFP pourrait vivre en cherchant au coup par coup des appuis à l’assemblée. La seule possibilité pour gouverner était de prendre les commandes en demandant à rencontrer les partis dont les désistements avaient permis, avec ceux de la gauche, de battre les candidats du RN, pas pour la chimère d’un gouvernement associant Manuel Bompard et Gérald Darmanin, mais pour un accord de législature assurant au moins la neutralité des macronistes (ni censure, ni 49.3, ni décrets contournant le parlement) sur des mesures d’urgence ou de consensus : renforcement de la lutte contre le dérèglement climatique, début de refonte écologique et sociale du système fiscal, pouvoir d’achat des classes populaires, changement de mode de scrutin, fin de vie, etc. Ceux qui ont voté pour les partis qui ont barré la route du RN sont en droit de leur dire : nous vous avons élu pour le battre, cela vous oblige à vous entendre, d’une façon ou d’une autre, contre lui.
Rien ne dit qu’une telle négociation aurait abouti. C’était pourtant le seul moyen de ne pas laisser la place à la seule autre formule possible : l’alliance, de fait, du macronisme et de l’extrême droite, avec la régression tous azimuts dont elle est porteuse ; et c’était le seul moyen de répondre aux urgences, de montrer une vitrine pour les prochaines échéances électorales. Cet échec a tracé une autoroute pour un gouvernement néomacroniste réactionnaire, d’ailleurs lui-même voué à l’échec, et pour la victoire du RN dans un an. Pendant ce temps, la planète crève et la population se désespère.
Au-delà, ceci doit nous faire réfléchir sur le fond de cette alliance et de son programme.
D’abord, dans la course à la détestation entre les cadors qu’en sont Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, ce dernier est le grand vainqueur. La cause n’en est pas dans le « radicalisme » de LFI, elle pourrait être plus radicale, et ce « radicalisme » équilibre utilement le réformisme social-démocrate. Le problème est que LFI, ou du moins sa direction, se place sur le terrain du populisme, qu’elle clive sur tout et constamment, qu’elle use de la méthode du chaos pour la monoculture politique des banlieues, qu’elle est complaisante avec des dictateurs comme Poutine ou Maduro, que les méthodes et le comportement de cette direction relèvent d’un lambertisme en réalité stalinien (!). Soit LFI est capable de montrer un autre visage, soit il ne sera pas possible de gagner sans un rééquilibrage profond des forces progressistes. François Ruffin a tort de crisper le débat, il a raison sur l’analyse.
Ensuite, le programme du NFP, élaboré en quatre jours, avait le mérite d’exister et de mobiliser. Il a le défaut majeur d’être quantitatif et dépensier — et de ce fait, de ne pas être crédible. Un programme progressiste aujourd’hui, ce n’est pas mettre et donner plus de sous partout, c’est changer de cap structurel : procéder à la bifurcation écologique, rendre la dignité aux femmes et aux travailleurs, l’espoir aux jeunes et un sens à la vie des vieilles et des vieux, développer le secteur de l’économie sociale et solidaire, gouverner autrement les entreprises/organisations qui n’en font pas partie (privées et publiques), flécher la dette vers les investissements dans l’avenir, réformer le départ à la retraite de façon juste, c’est-à-dire sur la base de la même durée de cotisation et non pas du même âge, mettre en place une fiscalité directe et indirecte écologique et juste, fonder les politiques sur un Indicateur de Développement du Vivant et non sur un PIB crétin, refonder la démocratie… Cette révolution — rien moins que marcher tranquillement à la fin du productivisme, du capitalisme et du patriarcat — peut et doit se faire à « budget égal », condition de son acceptation.
Je n’aborde pas un autre sujet pourtant brûlant : comment parler et que proposer à ceux qui suivent les sirènes du RN sans toucher aux valeurs progressistes ? Le pire échec de la gauche, et il est collectif.
Certaines de ces positions sont sans doute iconoclastes, mais c’est le débat qui fait avancer. Juguler le dérèglement climatique et la 6e extinction de masse des animaux, trouver une autre relation entre l’humain et le non-humain, mettre en place des relations sociales qui ne soient pas dictées par la logique du profit, c’est là ce qui peut rendre la vie vivable demain, et cela ne me paraît pas, ou pas assez, fonder l’orientation actuelle du programme du NFP.

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