Quand les libertariens sont liberticides…
Par Dominique Sarr le 26/03/2025, 09:24 - Chronique - Lien permanent
Voici un texte troublant de Ruwen Ogien sur les États-Unis, la liberté d’expression et la pornographie.
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Étant donné ce « culte de la liberté » américain, on peut raisonnablement s’étonner du fait que les publications dites « obscènes » n’ont jamais été protégées par le premier amendement de la Constitution des États-Unis. La raison de cet état de choses étrange, à première vue, était, officiellement, que les publications « obscènes » n’exprimaient aucune opinion. L’argument a pris plusieurs formes et a reçu plusieurs justifications différentes. Il a été dit, entre autres, que les représentations pornographiques n’exprimaient aucune opinion clairement argumentée, aucune intention artistique même incroyablement médiocre. Ce sont de pures stimulations sensorielles de type « subliminal » sans intermédiaire cognitif. Elles ne suscitent ni des réflexions, ni des émotions, mais des érections.
L’idée que la pornographie pouvait faire passer un message politique d’inégalité envers les femmes fut admise pour la première fois par le juge Easterbrook en 1983. Dans une décision fameuse et paradoxale, il affirma le caractère anticonstitutionnel de l’ordonnance contre la pornographie rédigée par Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon. S’il est vrai, comme l’affirment Dworkin et MacKinnon, que la pornographie diffuse un message d’inégalité, il en résulte qu’elle doit être rangée parmi les « opinions » et protégée à ce titre par le premier amendement, au motif qu’une opinion ne peut pas être interdite en raison de son contenu, même s’il est répugnant. Ainsi, du fait que la pornographie fait passer un message d’inégalité, le Juge en conclut non pas qu’elle devrait être prohibée au même titre que les discours racistes ou haineux, comme le demandaient Dworkin et MacKinnon, mais qu’elle pouvait être protégée par le premier amendement. À cette occasion, la pornographie fut donc jugée susceptible d’être protégée par le droit à la liberté d’expression, ce qui était plutôt inhabituel.[1]
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Je résume : la pornographie, contraire aux bonnes mœurs, est interdite, puisqu’elle n’exprime pas d’opinion. Mais dès l’instant où on établit que la pornographie est sexiste (elle véhicule un message d’inégalité envers les femmes), l’interdire contreviendrait à la liberté d’expression et il faut l’autoriser…
Ce jugement étale au grand jour la profonde perversion de la notion de liberté aux États-Unis, liberté réciproque du loup et de l’agneau : le loup est libre de manger l’agneau et l’agneau est libre de manger le loup… S’aveugler par une conception de la liberté réduite aux seules libertés économique et d’expression conduit à des inepties.
Or, n’est-ce pas finalement ce qui se passe avec le libertarisme trumpo-muskien ? Il étrangle, en coupant leurs crédits, les Universités qui répandent autre chose que son évangile (atteinte aux libertés académiques, c’est-à-dire in fine à une science indépendante), il renvoie dans son pays un scientifique qui a exprimé en privé des critiques à son égard (idem), il expulse les immigrés, y compris en règle (atteinte à la liberté d’aller et venir), il couvre les wokes de fange (tentative d’étouffer la liberté de pensée), il interdit les avortements (atteinte à la liberté des femmes de contrôler leur propre corps), mais…
Mais il n’interdit aucune expression, quelle qu’elle soit et pour cause. Cela permet à la ploutocratie au pouvoir de déverser impunément les flots de fake news, faits alternatifs et post-vérités qui l’ont portée au pouvoir, ceux que ses algorithmes d’intelligence artificielle fabriquent de toutes pièces, que sa fortune peut payer sans compter et que ses médias et ses trolls matraquent en toute… liberté.
Note
[1] Ruwen Ogien, Penser la pornographie, Paris, PUF, 2008, p. 100 (https://www.cairn.info/penser-la-pornographie--9782130568810.htm)