Silence et volatilité

Trois élections récentes ont amené trois implosions, constitutives de l’histoire du macronisme : celle de la gauche de gouvernement aux présidentielles de 2017 ; celle de la droite aux présidentielles de 2022 ; celle du macronisme aux européennes de 2024. Il est utile de porter une réflexion sur ces trois scrutins structurants.

Résultats bruts 2012-2024.png
Présidentielles et européennes ne sont certes pas directement comparables : 1. Le mode de scrutin des présidentielles pousse aux rassemblements, celui des européennes à la fragmentation ; 2. Un enjeu perçu à tort comme moindre fait que l’abstention des européennes est de l’ordre du double de celle des présidentielles ; 3. Cette même perception incite à des votes plus affectifs ou protestataires aux européennes. 
Les deux premières de ces dissemblances peuvent être effacées, si d’une part on raisonne sur les familles politiques et non sur les partis ; et si d’autre part on ne raisonne pas sur pourcentages des suffrages exprimés, mais sur les nombres de voix bruts et sur les pourcentages des inscrits, seule référence stable[1]. Comparer les pourcentages sur les suffrages exprimés revient en effet à faire une hypothèse que rien n’autorise : celle que les abstentionnistes pensent et se comporteraient comme les votants. On pourrait même laisser vacants les sièges correspondants aux « voix » des abstentionnistes dans les scrutins à la proportionnelle[2].
Évolution du nombre de voix par famille politique
La première donnée remarquable des européennes de 2024, même si nous y sommes habitués, c’est bien que seuls 50 % des inscrits sont exprimés, et que 50 % ne se sont pas déplacés ou ont refusé de choisir.
Qui a gagné des voix ? Le seul gagnant est la gauche de gouvernement, qui engrange 2,7 millions de voix de plus qu’en 2022, et fait de loin son meilleur score depuis 2012, dont elle reste il est vrai très loin, avec une perte de 6 millions de voix.
Qui en a perdu ? Le centre macroniste, 6,2 millions, soit les 2/3 des électeurs de 2022, qui revient à peine plus haut que le Modem en 2012 : c’est clairement un séisme ; puis la gauche radicale, 5,3 millions de voix perdues sur 2022, même si elle en gagne 1 million par rapport à 2019.
Pour les autres familles politiques, le résultat est plus nuancé. Le recul des écologistes, dramatique par rapport à 2019 avec 1,6 million de voix perdues, occulte que leur 1,9 million de voix est tout de même leur 6e meilleur résultat global sur 25 scrutins depuis 1974 et reste dans les eaux de sa tendance ascendante[3] : le mauvais score de la liste Toussaint est compensé par les électrices et électeurs de trois autres listes vertes, sans parler de la ponction de 500 000 voix animalistes.
Historique du vote écologiste 1974-2024
La chute aux enfers des Républicains, qui conservent la position basse de 2019, était alors suspendue… du moins jusqu´au happening qui a suivi. Quant à l’extrême droite, elle progresse certes de 3,1 millions de voix par rapport à 2019, mais redescend sinon à son niveau de 2017, certes dramatiquement élevé.
Notons tout de même que l'ensemble gauche-écologistes, qui représentait 1/3 des inscrits en 2012, oscille depuis entre 1/6 et 1/4.
Familles politiques en pourcentage des inscrits
Quelles leçons tirer de cet état de fait ? Il y en a deux à mes yeux.
La première leçon est que la clé du jeu électoral est chez les abstentionnistes, parti du silence mais premier parti de France. Le raz de marée RN n’existe pas, c’est un effet d’optique. Il ne se produira que si les 10 à 12 millions de revenants du 30 juin se conforment aux choix des votants du 9, et si ceux-ci le confirment. Le RN progresse certes, assez constamment, mais surtout relativement : ce n’est pas lui qui monte, ce sont les autres qui s’effondrent. Pourtant, euphorie ou traumatisme, tout le monde ne retient qu’une chose : ses 31,4 % de suffrages exprimés, et ceci est producteur de véritables dynamiques, démultipliées ou bouleversées par le saut dans l’inconnu où nous projette la dissolution de l’Assemblée.
La deuxième leçon est l’extraordinaire volatilité de l’électorat. Celui-ci met à mort le PS en 2017 pour se livrer corps et âme à Macron ; il assassine les Républicains en 2022 pour le reconduire sans enthousiasme ; et il réduit froidement ce même Macron en charpie en 2024…
Ceci a un sens lourd quant au rapport avec la politique : alors qu’au xxe siècle, on « suivait » la politique ou on « en faisait » sur la base de rapports de classe dans lesquels on était ancré, nous en sommes aujourd’hui devenus des consommateurs individualistes, optant pour tel ou tel produit sur les réseaux sociaux comme nous le faisons devant les linéaires d’un supermarché, fixés sur des prix alléchants mais peu sensibles aux origines frelatées. D’ailleurs, les jeunes politiques aux styles et aux comportements interchangeables, mêmes gendres ou brus parfaites, ne semblent-ils pas souvent pratiquer les mêmes formes de marketing ? Je me suis toujours demandé ce qui avait amené Adrien Quatennens et Jordan Bardella aux lisières opposées de l’échiquier politique — je sais, je suis méchant. Souvenons-nous : cette insoutenable légèreté a conduit en 2022 à voter massivement en outre-mer Mélenchon au premier tour et Le Pen au second.
Nous avons perdu notre échine idéologique, et la première responsabilité des partis est de la reconstruire. Formations, séminaires, écrits théoriques, discours de fond… : il importe de convaincre et de structurer, pas de draguer. C’est ainsi qu’on peut refabriquer du collectif, fait de citoyens producteurs de sens et non consommateurs épidermiques oscillant entre le silence et la volatilité.
Les résultats futurs, et notamment ceux des prochaines législatives, ne sont donc pas écrits par ceux des européennes. Arithmétiquement parlant, ils vont avant tout dépendre du niveau de l’abstention : que feront les 24 millions de taiseux du 9 juin ? Si les sondages peuvent refléter les tendances de l’électorat (ils l’ont plutôt bien fait pour les européennes), additionner les pourcentages d’exprimés du 9 juin pour prédire le résultat du 30 n’a pas de sens. Épidermiquement parlant, avec tout le respect que je dois à un président et à un leader républicains, ils dépendront aussi de la concurrence effrénée que se livrent trois figures repoussoirs : Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen — et je ne parle pas de la fable creuse de « l’écologie punitive », nouveau discours des climato-suicidaires. Politiquement parlant, ils vont avant tout dépendre des dynamiques qui peuvent s’instaurer, d’une part autour du RN, sur la base de son succès en trompe-l’œil, d’autre part autour du Front populaire, impulsé par une gauche et des écologistes à la fois abattus et galvanisés par la claque du 9 juin. Quant à la dynamique du macronisme et à celle de la droite, on a pour l’instant du mal à voir sur quoi elle pourrait s’appuyer.
Mais si la démocratie devait vaciller, notre vie à tous régresser et la lutte pour une terre vivable reculer considérablement, ce ne serait pas sous les coups de l’extrême droite : ce serait faute de leur trouver défenseuses et défenseurs. Nous savons ce qui nous reste à faire.

Notes

[1] À défaut de connaître les 52,5 millions d’électrices et électeurs potentiels, dont environ 2,9 millions ne sont pas même inscrits.

[2] Ceci serait d’ailleurs plus juste pour la représentation des différentes régions ou nations, placerait les abstentionistes devant leurs responsabilités et les respecterait. Contrairement aux votes nuls (ex. confusion entre profession de foi et bulletin de vote), les votes blancs et les abstentions sont aussi une forme d’expression en démocratie.

[3] Aux scrutins présidentiel de 1917 (Génération.s) et aux législatives de 2022 (Nupes), ils ne sont pas isolables.

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