Trois princes et un roi

Depuis l’École des annales il y a un siècle, on sait que les hommes (et les femmes…) ne font pas l’Histoire : c’est l’Histoire qui les révèle. Certaines et certains, pour l’avoir comprise, en accouchent ; celles et ceux qui ne la comprennent pas en sont les jouets. À cet égard, le destin moderne de la famille royale du Laos est un cas d’école.

Ils sont quatre arrière-arrière-petits-fils du roi de Luang Prabang[1] Manthaturath (1772-1837). Savang Vatthana (1907-1978) devient roi du Laos en 1959. Ses trois cousins sont de la lignée des vice-rois héréditaires : Phetsarath Rattanavongsa (1890-1959), lui-même vice-roi depuis 1931 (« l’homme de fer du Laos »), son frère Souvanna Phouma (1901-1984) et son demi-frère Souphanouvong (1909-1995) jouent un rôle de premier plan dans la vie politique du pays entre l’occupation de l’Indochine par les Japonais en 1941[2] et la République populaire proclamée en 1975.
Quatre princes...
Le contexte : entre ces deux dates, l’indépendance du Laos est dictée par les Japonais en avril 1945 ; les Français reviennent en 1946 ; ils doivent reconnaître l’indépendance du Laos après Ðiện Biên Phủ en 1954 ; deux gouvernements de coalition entre droite pro-occidentale, neutralistes et communistes sont formés en 1957 puis 1962, sont ensuite torpillés par les pro-occidentaux et les États-Unis en 1958 puis 1964 ; le pays subit entre 1964 et 1973 pas moins de 580 344 attaques de bombardiers américains sur la « piste Hô Chi Minh » : cinquante ans plus tard, les bombes non explosées continuent de tuer au Laos.
Les princes partagent une jeunesse dorée, font tous les quatre des études en France, et pour les deux cadets, au Vietnam. Ils n’ont pas pour autant la même histoire. Les deux aînés épousent des princesses, Souvanna Phouma une diplomate franco-laotienne, Souphanouvong la fille d’un hôtelier vietnamien. Aucun membre de la famille royale n’assiste à ces deux mariages. Trois éléments en éloignent encore Souphanouvong : ses frères sont fils de l’aristocratique épouse principale, lui de la roturière 11e épouse ; sa mère ne pouvant l’allaiter, il est confié à un de ses oncles ; et en France, il est révolté par la contradiction les discours égalitaires de la République et leur négation dans les colonies. Il est déjà le Prince rouge.
Nationaliste, Phetsarath, Premier ministre depuis août 1941, pense mettre à profit l’occupation japonaise pour obtenir l’indépendance du pays, contre la volonté du roi Sisavang Vong qui mise sur les Français, et les Japonais le maintiennent en fonction. À l’automne 1945, suite au retour des Français, les trois princes prennent la direction du mouvement Lao Issara (« Laos libre »), qui dépose le roi et prend les rênes du pays sous le nom de Pathet Lao (« Pays lao »), mais au printemps suivant, les Français réinstallent Sisavang Vong sur le trône d’un royaume intégré à l’Union française.
Les trois frères sont donc favorables à l’indépendance, et pourtant déjà opposés : Souvanna Phouma accepte de composer avec les Français ; Souphanouvong, proche des communistes vietnamiens, prend le maquis ; Phetsarath refuse de choisir et passe dix années en exil à Bangkok.
Après un bref intermède du futur roi Savang Vatthana à l’automne 1951, Souvanna Phouma sera quatre fois Premier ministre entre novembre 1951 et décembre 1975. Souphanouvong refuse pour sa part de se soumettre. Il reprend en 1950 le flambeau du Pathet Lao, gouvernement provisoire, et crée en 1955 le Parti révolutionnaire populaire lao (PPRL en lao), communiste. Phetsarath rentre d’exil en avril 1957 et pousse à un accord dont Souvanna Phouma et Souphanouvong sont les deux signataires en août 1957 : le Pathet Lao réintègre la vie politique pacifique. Au passage, leurs épouses, Aline Allard et Nguyen Thi Ky Nam, ont joué un rôle important dans ces luttes, rôle toujours passé sous silence.
Souphanouvong et Nguyen Thi Ky Nam (non, vous n´êtes pas dans Gala...)
Entre-temps, la droite royaliste a trouvé son propre prince : Boun Oum[3], héritier du royaume de Champassak. Alterneront dès lors les gouvernements d’union des trois factions (royaliste de Boun Oum, neutraliste de Souvanna Phouma, communiste de Souphanouvong) ; et les périodes d’hostilités, voyant Souphanouvong mener le combat depuis Sam Neua ou les grottes de Viengxay, ou croupir en prison. La guerre du Vietnam et le mécontentement populaire ne cesseront d’accroître jusqu’en 1973 son influence, celle du Pathet Lao et celle du PPRL dans tout le pays. Un 3e gouvernement d’union tripartite est mis en place en 1974, mais aucune force n’est plus en mesure de résister à leur emprise croissante. Le 2 décembre 1975, « sans que soit tiré un coup de fusil », la République populaire est proclamée et Savang Vatthana, qui avait succédé à son père en 1959, abdique. Souphanouvong en est le premier président — fonction certes surtout honorifique.
Patuxai, Vientiane. Monument en mémoire des combattants tombés dans les guerres d'Indochine et du VIetnam.
Durant toute cette période, le Laos et son peuple auront été pris dans une tourmente meurtrière où les conflits idéologiques voisinent avec les visées impériales des grandes puissances. Le langage de la force, et tout particulièrement de la force barbare mise en œuvre par les États-Unis, a pour effet de jeter les leaders et les populations éprises d’indépendance dans les bras des communistes.
Le nouveau pouvoir nomme Savang Vatthana et Souvanna Phouma à des fonctions symboliques de conseillers, puis fera arrêter (quelques jours ou deux ans plus tard ?) l’ancien roi, la reine Khamphoui et le prince héritier Vong Savang en raison (ou sous prétexte) de troubles fomentés par des royalistes. Ils sont déportés au camp no 1 de rééducation de Sop Hao, dans la province de Huaphan, où ils mourront de faim et d’épuisement, ou de paludisme : l’ex-roi et le prince héritier en mai 1978, l’ex-reine en décembre 1981. Ceci du moins selon certains témoignages, le régime n’ayant jamais communiqué d’éléments probants sur leur détention, ni sur les causes de leur mort, ni sur leur date[4].
Souvanna Phouma
Souvanna Phouma, quant à lui, restera conseiller du gouvernement jusqu’à sa mort en 1984, un conseiller qui devait se contenter d’un rôle d’observateur dans les réunions où il était convié. Il reviendra à Souphanouvong de prononcer son éloge funèbre devant le Pha That Luang de Vientiane, emblème national du pays[5].
La statue de Souphanouvong à Luang Prabang
Comme dans les contes africains, le cadet aura été le plus malin.[6]

Notes

[1] La IIIe république prolonge la politique laotienne menée depuis le XVIIIe siècle par le Siam : le Nord est un royaume sous protectorat, le Centre et le Sud sont des colonies soumises à un gouverneur. La IVe réunifiera en 1946 sous protectorat l’ancien royaume (qui avait été divisé en 1707).

[2] Les Japonais envahissent partiellement l’Indochine après Pearl Harbour pour en chasser les Occidentaux, ils prendront le contrôle direct du Laos en mars 1945.

[3] Dans l’expression consacrée « les Trois Princes » dans les années 60, c’est Boum Oum qui est le « troisième prince ».

[4] L’épouse de Vong Savang, Manilay, vit toujours à Luang Prabang, où elle continue de participer à la vie publique à environ 90 ans. Plusieurs membres de la famille royale y sont hôteliers ou commerçants.

[5] Le Pha That Luang est le stupa royal du Laos, un stupa étant un reliquaire sacré du bouddhisme.

[6] J’assume la perspective historique et les limites de ce post, dont les informations proviennent principalement des sources suivantes : Maha Sila Viravongs, Le Prince Phetsarath — Le rénovateur de la culture lao, Vientiane, Dokked, 2008 (vécu, mais très favorable et anecdotique) ; Marithone Clotté-Sygnavong, Souvanna Phouma (1901-1984) — La passion de la paix, auto-édition, 1998 (très favorable) ; « Laotian Royal Family Died in Prison Camp », New York Times,‎ 8 février 1990 (lire en ligne, consulté le 25 janvier 2026) ; Grant Evans, The Last Century of Lao Royalty – A Documentary History, Chiang Maï, Silkworm, 2009 ; Kham Vorapheth, Le Laos contemporain — Parcours et perspectives d’une nation, Paris, L’Harmattan, 2013 (assez précis et équilibré) ; entretien avec Phonenilamit Laé, petite-fille d'un conseiller du roi Savang Vatthana.

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