Un jour sur le Mékong
Par Dominique Sarr le 15/01/2026, 12:05 - Chronique - Lien permanent
À la mémoire de Pany Her et de ses enfants
« Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions. » Ainsi débutent les Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955). Dûment autorisé ainsi par le Maître, je peux modestement raconter mon flirt avec la « Mère des fleuves » : Mae Khong.
Pirogues mises à part, le fleuve n’est que très partiellement navigable, au nord, de Luang Prabang à Pakbeng puis Houei Sai, à la frontière thaïlandaise, et peut-être au sud de Paksé[1]. Les 15 jours mis à remonter l’Amazone et le rio Madeira de Belém à Porto Velho m’ayant inoculé le virus fluvial, je suis évidemment partant pour rejoindre Pakbeng, plus pour cette expérience que pour la ville elle-même.
Nous quittons Luang Prabang en retard sur les 8 h 30 prévues. Le tuk tuk m’avait pourtant fait lever à l’aube et m’avait déposé avant 7 h 30 à l’embarcadère, à quelques kilomètres au nord de l’aéroport. Le slow boat est une sorte de barge couverte, longue et étroite. Il fait très frais, et nous retrouverons la même fraîcheur crue en arrivant à Pakbeng après 17 h, donc près de 10 heures après être montés sur le bateau. Durant le trajet, nous avons presque chaud dès que le soleil perce les nuages, mais supportons un pull dès qu’il se cache. Le bateau est plein à craquer. Cent cinquante passagers, dont quelques touristes, anglophones, allemands, italienne… et surtout beaucoup de laotiens, manifestement pas tous lao : on dépêche un traducteur de l’autre bout du bateau lorsque surgit une question ou un problème. Tout le centre et une partie de l’allée centrale sont occupés par des amas de ballots, de sacs, de valises… Il a fallu s’y mettre à quatre pour faire descendre par l’escalier les deux motos qui seront chargées juste devant le pilote.

Une demi-heure à une heure après que nous avons commencé à remonter le courant, une première barge d’orpaillage racle les bas fonds et une boue liquide descend de sa rampe de lavage pour séparer l’or de sa gangue. Elle ressemble beaucoup à celles du río Magdalena en Colombie. Il semble que le fleuve arrache, charrie et dépose le métal qui serait issu des phénomènes volcaniques du Nord-Laos.
Saison sèche voulant, nous en verrons et entendrons beaucoup d’autres jusqu’à Pakbeng ainsi que, par la suite, de nombreux orpailleurs et orpailleuses artisanaux, certain(e)s faisant patiemment rouler les alluvions dans des cuvettes, d’autres avec une microrampe de lavage. Il faut croire que les poussières et les pépites extraites payent les longues journées de quête, au moins pour compléter les revenus d’activités au repos à cette période.

En face de Ban Houayyo, un chantier pharaonique dominé par une forêt de grues ronge devant nous le fleuve : un des 9 projets de barrages sur le Mékong laotien. Dans un an ou deux, ses 1 460 MW alimenteront… le Vietnam et la Thaïlande…[2]. Pour une fois, les Chinois ne sont pas à l’œuvre, mais les Vietnamiens. Mais que deviendra la navigation ?
Nous devons être au tiers du trajet lorsque la receveuse fait payer les Laotiens qui n’ont pas encore pris leur billet, un bébé accroché à sa hanche et une minotte de 3 ou 4 ans poussée devant ses jambes.

Nous entendons couper le moteur sans trop comprendre pourquoi, rien n’attirant notre attention dans les alentours, nous approchons d’un banc de sable et voyons un ou deux passagers préparer leurs bagages pour descendre, c’est-à-dire monter un raidillon sablonneux. Il en sera ainsi jusqu’à Pakbeng, sept, huit ou dix arrêts, où parfois émergent quelques toits de tôle ondulée des feuillages et où accourent des bambins curieux et des garçons venant aider à décharger ; parfois nous ne voyons pas âme qui vive, et nous nous disons qu’il reste aux voyageurs un petit ou grand exercice de marche. Quant aux motos péniblement descendues, je me demande par quel miracle elles parviendront à franchir des bancs de sable aussi escarpés sans aucun élan.

Durant pratiquement tout le trajet, les berges présentent des caractéristiques voisines : des collines ou des monts couverts de feuillus et de bananiers, parfois de palmiers, qui laissent deviner ici ou là un hameau profitant de leur ombrage. Les rives elles-mêmes mêlent des strates parfois presque verticales de sédiments qui ne peuvent être que du grès, puisque leur décomposition forme des bancs de sable (ou l’inverse ?), mais aussi des roches noirâtres teintées de bleu, parfois en forme de tuyaux d’orgue caractéristiques de roches volcaniques, mêlées au substrat de granits et de grès[3]. Des groupes distendus de vaches et de chèvres les escaladent pour brouter.
J’en déduis que même ici, la navigation doit être relativement dangereuse : de nombreux blocs volcaniques ou parfois gréseux, plus résistants, barrent le fleuve. Pire, beaucoup d’autres sont immergés et ne sont signalés que par des bouteilles ou des jerrycans flottants. Je frémis en regardant la vingtaine de bouées censées secourir les 150 passagers, et en cherchant vainement où il pourrait y avoir des gilets de sauvetage. J’apprendrais plus tard que mes craintes sont fondées : le 19 décembre, un slow boat parti de Pakbeng a sombré au confluent avec la Nam Ou, là où le fleuve met le cap au sud. Il avait été éventré par un rocher immergé, un bateau précédent ayant arraché les flotteurs qui le signalait. Pany Her, une jeune Hmong de Khokaek, et ses deux enfants y ont perdu la vie[4]. Je n’ose imaginer l’effondrement du mari, des parents, des proches.

Les rochers des berges servent à maintenir des perches à deux usages : certaines supportent d’assez grands filets de pêche propres à piéger les poissons imprudents ; d’autres amarrent les pirogues attendant de prendre leur service. S’il fallait résumer en un mot l’atmosphère trompeuse du fleuve : paisible.
Quand nous approchons de Pakbeng, le slow boat s’est bien vidé : la plupart des locaux sont descendus en chemin et les étrangers y sont maintenant les plus nombreux. Pendant que son frère dort ou gigote, la fille de la receveuse, jamais fatiguée, continue à courir consciencieusement le long de la nef, échangeant grimaces et haussements d’épaules amusés avec des passagers joueurs. Belle enfance, non, ainsi passée sur un bateau ?
À Pakbeng, le même banc de sable escarpé nous attend, et je dois à des bras charitables de ne pas finir dans le Mékong pour nourrir ses poissons. Terminus. Demain matin, ma charmante compagne italienne de tuk tuk et de slow boat prendra un autre bateau pour Houei Sai, où elle passera en Thaïlande.
Après quelque hésitation, je choisis de quitter deux jours plus tard la ville vers le sud, où je rejoindrai Xayabury, une ville comme les rêvait Alphonse Allais : elle est restée à la campagne. Puis où je traverserai la Mère des fleuves à Tha Deua, cette fois en aval de Luang Prabang.

Tha Deua. C’est ici, plus précisément à 6 km en amont, dans les rapides qui font face à Ban Phak Phai, que la canonnière La Grandière a fait naufrage le 15 juillet 1910. Elle a coulé en 4 minutes après avoir heurté un tronc et été prise dans un tourbillon, noyant 4 militaires, dont le général Léon de Beylié, qui commandait alors les troupes de Cochinchine, du Cambodge et du Laos[5]. Le monument érigé sur la rive pour commémorer le naufrage est aujourd’hui enfoui en ruines dans la végétation[6]. Quant au trésor gisant dans les flancs de La Grandière par 40 brasses de fond (65 m), ce n’est qu’un mythe farfelu[7]. Aussi vais-je m’abstenir de plonger. Mais les dangers de la navigation sur le Mékong, eux, ne sont pas un mythe.

Le 24 février 1968, un DC3 de la Royal Air lao, après avoir heurté la montagne, est englouti par le Mékong à Ban Napa, à 30 km au Sud, tuant ses 22 ou 37 (!) occupants[8].
La Mère des fleuves est sans pitié pour ceux qui la dérangent comme pour ses enfants…
Notes
[1] Son affluent, la Nam Ou, l’est autour de Nong Khiaw.
[2] « Luang Prabang Hydropower Project », Mekong River Commission, (cons. 15/01/26).
[3] Khampha Phommakaysone, « The Geology and Mineral Resources of Lao PDR », Open Development Laos, 2018, 27 p. (cons. 15/01/26).
[4] Thongsavanh Souvannasane, « Slow Boat Sinks in Mekong River Near Pak Ou Cave in Luang Prabang », Laotian Times, 21 décembre 2025 (cons. 15/01/26)
[5] Ce personnage complexe, qui a consacré une partie de sa vie à mâter les rebelles d’Indochine et d’ailleurs (ce qui prouve qu’il y en a toujours eu), passait sa solde à collectionner des tableaux de la Renaissance et des sculptures d’Asie du Sud-Est, qu’il prélevait et envoyait en France par caisses entières. Il les a léguées à différents musées, notamment celui de Grenoble, mais aussi celui de l’ex-Saïgon, qu’il avait fondé.
[6] Jean-Michel Strobino, « Nouvelles trouvailles au fil du Mékong », Le Souvenir français de Chine | Laos, 26 mars 2018.
[7] Jean-François Klein, « Le naufrage de la chaloupe-canonnière La Grandière — Autopsie d’une légende postcoloniale (1910-2010) », dans De pierre, de bois et de feu — Arsenaux, rivalités navales et patrimoine maritime, Rennes, PUR, 2024, pp. 123-136.
[8] Harro Ranter, « Accident Douglas DC-3 XW-TAD, Saturday 24 February 1968 », Aviation Safety Network.