Un mariage lao
Par Dominique Sarr le 14/03/2026, 08:59 - Chronique - Lien permanent
En pays lao, on sait que les jeunes gens ont généralement le premier rôle dans l’appariement des conjoints (voir La cour d’amour lao). Mais qu’il en soit ainsi ou non, lorsqu’il faut parler mariage, ce sont bien les familles qui entrent en scène. Voici l’étonnant dialogue auquel cela donne lieu entre deux familles paysannes…
Les parentes d’un jeune homme visitent celles d’une jeune fille convoitée, et au détour d’une conversation sur la pluie et le beau temps, demandent innocemment si « la fille n’est pas en âge de se marier ». Répondre « Elle est trop jeune » clôt le sujet quand bien même elle aurait 40 ans. Une lamentation du genre « Aucun garçon du pays ne l’aime… » ouvre au contraire la porte aux négociations après quelques verres d’alcool de riz et quelques chiques de bétel[1].
Il faudra parler du prix à verser aux esprits tutélaires, fixé, et du « prix de la fiancée », libre, donc parfois extravagant ; un accord est souvent trouvé pour n’en verser qu’une partie : le reste est une lourde dette que personne ne réclamera jamais… sauf en cas de séparation du couple, dès lors délicate[2]. Il faut aussi parler de la date, certains jours et certains mois portant malheur.
La veille du mariage se joue une surprenante cérémonie. Ce qui suit peut concerner des familles paysannes du même village et ne manque donc pas d’étonner…
Un cortège de jeunes femmes apporte des plateaux de fleurs, des cierges, des chiques de bétel… au rythme lent du gong prenant le ciel à témoin et des trilles de khaen (orgue à bouche). La mariée les reçoit en grand apparat, entourée de ses amies, et une de ses parentes engage un dialogue avec un émissaire du marié. Voici des extraits de celui rapporté par Tao Nhouy Abhay[3] :
« D’où vient le Seigneur ? À travers quels monts est-il passé, et quel est son désir ?
— Nous arrivons d’un palais tout de pierre bâti, où l’or et l’argent s’entassent, incalculables. Chaque jour apporte ses trésors d’or, chaque nuit d’argent.
— Dans votre pays, n’y aurait-il pas de femmes qui soient assez belles car, nous semble-t-il, nombreuses sont les filles de votre Souverain. Pourquoi abandonner votre pays et qui s’en occupera ?
— Les filles du peuple de là-bas sont en nombre très grand, mais aucune n’a attiré, ne fût-ce que de la moitié d’un corps, les yeux de notre maître ; aussi a-t-il dû traverser des espaces infinis pour venir solliciter la perle de ce pays. Nous, ses serviteurs, avons passé monts et vaux, et parcouru de longues distances. Nous n’avons pu résister à l’ordre de notre seigneur qui se consumait de désir, car nous sommes ses serviteurs. On dit, et la renommée en est parvenue jusqu’à nous, que c’est la fille du Souverain de ce pays qui est la plus jolie et dont le teint est pareil à la lumière du jour. Nous vous demandons sampot (pagne masculin) et tissu pour habiller notre maître.
— Ô vous illustres messagers, sachez que je n’ai qu’une jeune fille dans la maison ! Si elle devait aller rejoindre votre Seigneur, la maison serait bien vide, mais si au contraire, il voulait venir ici continuer nos traditions, je ne m’y opposerais pas (…). Invitez-le donc à venir dans ce pays, et je lui offrirai ma jeune fille[4]. (…)
— Nous vous demandons en grâce, maintenant, de nous montrer votre jeune fille.
— (à ses parents) Comment faire, nous autres… les messagers du Seigneur demandent que nous leur montrions notre jeune fille… (à l’émissaire) Êtes-vous sincères, Seigneurs, et désirez-vous vraiment la voir ? Car si elle était toute noire ?
— Fût-elle noire comme le fruit du mak va (figuier Ficus auriculata), fût-elle noire comme le corbeau, fût-elle difforme, nous n’y renoncerons pas !
— (à ses parents) Eh ! nos servantes, toutes tant que vous êtes, apprêtez notre jeune fille pour la montrer aux messagers de ce seigneur[5] ».
Je suppose que la forme de ce théâtre pouvait varier beaucoup, et sans doute plus encore aujourd’hui. Ce qui ressort est la volonté de se valoriser mutuellement. L’émissaire n’est pas choisi au hasard par la famille du marié : c’est l’homme du plus grand prestige de ses connaissances, par sa richesse, par ses titres, par sa fonction publique, qui vient porter la demande… Et en 2025, en plein Vientiane, on a vu un marié se rendre le lendemain à son mariage à dos d’éléphant[6] !
Le soir, les fiancés assisteront ensemble à la prière des bonzes et, le lendemain, le marié rejoindra la maison de l’épouse. Arrivé, il se fera laver les pieds sur une pierre couverte de feuilles de bananier par les cadettes de la fiancée et il devra lutter avec les hommes de la maison pour en monter l’escalier, tout ceci se payant de force billets ou verres d’alcool, avant que soit procédé à la cérémonie de mariage[7].
Notes
[1] Tao Nhouy Abhay, « Rites du mariage », France Asie, Saïgon, no 118-120, 1956, p. 826.
[2] Entretiens à Savannakhet, 01/2026
[3] Op. cité.
[4] Les Lao sont matrilocaux et, en général, c’est le marié qui rejoint la maison de son épouse et s’intègre à son clan matrilinéaire. Les Lao disent qu'« Emmener la jeune femme chez les parents de son mari, c’est comme si on y introduisait la peste », mais qu'« Emmener le jeune homme chez les parents de sa femme, c’est comme si on y apportait un grenier plein de riz » (Georges Condominas, Essai sur la société rurale lao de la région de Vientiane, Vientiane, Commissariat aux affaires rurales, 1968, p. 5).
[5] Op. cité.
[6] Entretiens à Vientiane et Savannakhet, 12/2025 et 01/2026
[7] Op. cité.